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Nouvelle - 19 février 2010

Lettre ouverte de Bernard Drainville à Lucien Bouchard — « M. Bouchard, nous continuerons jusqu’à l’indépendance ! »

Monsieur Bouchard,

Il m’apparaît important de réagir aux propos que vous avez tenus mardi dernier. D’emblée, je tiens à souligner que je vous considère comme une des grandes figures souverainistes de notre histoire. Non seulement avez-vous été un grand chef, mais vous avez aussi été une figure inspirante pour le mouvement, l’une de celles qui ont le plus contribué à notre quasi-victoire de 1995.

En revanche, si je prends la plume, c’est pour exprimer mon profond désaccord avec votre sortie. Sur une note personnelle, vos déclarations m’ont attristé, car elles heurtent la motivation profonde qui m’a fait faire le saut en politique il y a trois ans, c’est-à-dire la cause de l’indépendance du Québec. Aujourd’hui, c’est comme si vous me disiez que j’ai fait le mauvais choix en abandonnant mon ancienne carrière pour me consacrer à la politique. Si j’acceptais les arguments que vous énoncez, j’accepterais aussi que la cause pour laquelle nous nous battons est une cause perdue. Un peu comme si vous nous disiez, à moi et à tous les (nombreux) députés et militants qui ont rejoint notre parti depuis la défaite de 2007 : « vous perdez votre temps, allez mettre votre énergie ailleurs » !

Mais laissons de côté les émotions. L’essentiel, c’est la cause. C’est d’ailleurs à nous, membres de la grande famille souverainiste québécoise, de continuer à porter le flambeau de l’indépendance. Plutôt que de céder au découragement et à la fatigue, comme vous l’avez fait mardi.

L’indépendance politique n’est pas la solution magique à tous nos problèmes, mais elle nous donnerait, à coup sûr, plus de moyens pour les résoudre. Trois exemples me viennent en tête.

D’abord, l’environnement. Nous avons un devoir de diminuer nos émissions de gaz à effet de serre. Cela passe nécessairement par une réduction de notre dépendance au pétrole. Dépendance au pétrole étranger qui nous coûte d’ailleurs 18 milliards$ par année. Or, le gouvernement fédéral vise exactement le contraire : il veut accroître la part du pétrole dans notre économie.

Alors que la défense de l’environnement est en passe de devenir une valeur universelle, le Canada de Stephen Harper n’en a cure. Sur ce front, l’indépendance ferait de nous des meneurs, alors que le statu quo constitutionnel fait de nous des parias sur la scène internationale et, face à nos engagements de Kyoto, des pollueurs sans vergogne.

Autre exemple : l’assurance-emploi, dossier d’une importance capitale en ce contexte de crise économique. Nous avons un urgent besoin d’aider les travailleurs mis à pied pour les préparer aux emplois de l’avenir. Pour ce faire, il est nécessaire d’avoir une stratégie cohérente. Or, actuellement, l’assurance-emploi est à Ottawa, alors que la formation de la main-d’œuvre est à Québec. Cette situation est coûteuse et contre-productive. Ces deux enjeux sont si intimement liés qu’aucune stratégie crédible visant le plein emploi et la protection des chômeurs ne saurait en faire abstraction. Encore une fois, le statu quo exerce une pression à la baisse sur les ambitions québécoises. L’indépendance nous permettrait de confier à un État unique la responsabilité d’arrimer assurance-emploi et formation continue. À l’heure de la mondialisation, et de la course à la productivité que celle-ci nous impose, une telle stratégie devient un impératif national. Sans parler de la lutte au décrochage scolaire qui pourrait en bénéficier grandement…

Mon troisième exemple est celui de l’immigration, dossier au sujet duquel vous taxez mon parti, le parti de René Lévesque, d’intolérance. René Lévesque qui, je le rappelle, était un fervent défenseur des droits et de la dignité de la personne. Mais qui était aussi très conscient de la fragilité identitaire de son peuple. C’était d’ailleurs sa principale motivation pour adopter la loi 101. Ai-je besoin de vous rappeler que de 1976 à aujourd’hui, notre poids démographique, en tant que francophones, a constamment diminué en Amérique du Nord ? Dois-je aussi souligner qu’en 1976, le Québec n’était pas assujetti à une constitution qui impose l’idéologie du multiculturalisme, pour laquelle la culture québécoise n’est qu’une culture parmi tant d’autres au Canada ? Vous en conviendrez : si René Lévesque avait des raisons de s’inquiéter pour notre identité en 1976, il en aurait certainement encore plus aujourd’hui.

Concrètement, dans les 10 prochaines années, le Québec accueillera plus de 50 000 nouveaux arrivants par année. Nous avons besoin de leurs compétences et de leur savoir-faire, surtout à l’heure où des pénuries de main-d’œuvre se profilent dans certains domaines. Par contre, ces derniers doivent s’intégrer à la société québécoise. Est-ce si radical de penser que la majorité francophone n’a pas à s’effacer devant ceux qui viennent la rejoindre pour vivre avec elle ? Est-ce faire preuve d’intolérance que de vouloir partager nos valeurs communes, notamment la langue française et l’égalité entre les sexes ? Je ne crois pas ; c’est au contraire une position humaniste et même progressiste qui vise à mieux accueillir ceux et celles qui veulent bâtir le Québec de demain avec nous. L’indépendance nous permettrait de rapatrier les outils en matière de langue, de culture, de communications ou d’immigration, nécessaires à une meilleure intégration des nouveaux Québécois.

Je pourrais poursuivre avec d’autres exemples sur les gains d’efficience et de productivité, la fin des chevauchements, la mise en place d’un rapport d’impôt unique ou d’une stratégie visant l’indépendance énergétique, qui sont liés d’une façon ou d’une autre à une plus grande souveraineté politique pour le Québec. Mais l’essentiel est là. Le choix que j’ai fait il y a trois ans, avec la nouvelle génération de souverainistes, c’est de poursuivre le combat. Et ce n’est pas parce que le combat peut sembler difficile par moments qu’on doit y renoncer. Le PQ doit continuer à porter cette aspiration sans relâche pour que sa cause devienne celle de tous les Québécois. Ce sera à eux, le cas échéant, de décider de la vitesse à laquelle l’indépendance doit se réaliser.

Nous, souverainistes, avons le devoir de rester fidèles à ce que nous sommes, à ce que le mouvement a été depuis ses débuts et à nos 400 ans d’histoire en tant que peuple. Il n’y a qu’avec l’indépendance que nous pouvons assurer notre pérennité, notre pleine liberté et notre pleine responsabilité.

M. Bouchard, vous nous avez fait faire un bout de chemin et nous vous en sommes reconnaissants. Maintenant, c’est à nous de terminer la course. À moi, à mes camarades du mouvement souverainiste et à Pauline Marois. Jusqu’au jour où le Québec deviendra indépendant.

Bernard Drainville, député de Marie-Victorin, Parti Québécois
Le 18 février 2010

Publiée dans Le Devoir du 19 février 2010



De nombreux souverainistes se sont portés à la défense de la cause, du Parti Québécois et de Pauline Marois depuis mardi, critiquant du coup les propos de Lucien Bouchard, entre autres Agnès Maltais, Jean-François Lisée, Louise Beaudoin, François Gendron, Bernard Landry et plusieurs autres.

Il est aussi à préciser que Pauline Marois n’a pas traité Gérard Bouchard, le frère de Lucien Bouchard, d’Elvis Gratton. Tout ça vient d’une réponse de Mme Marois à une question d’un journaliste, en mai 2008, dont Radio-Canada publie un extrait. Le journaliste reprenait la définition du Québécois qu’a élaborée Gérard Bouchard ; il qualifiait alors le peuple québécois de « Canadiens français d’origine francophone québécoise de souche ». Mme Marois a répondu : « Encore un peu et on se rappellerait Elvis Gratton », avant d’enchaîner « Je suis une Québécoise, très fière de l’être, francophone ».